Genre, identités sexuelles et démocratie : perspectives sur l’inclusion

Aujourd’hui, nous vivons dans des sociétés traversées par des contradictions profondes à propos de l’égalité de genre. L’égalité entre les femmes et les hommes est une question centrale de justice sociale et d’appartenance à une société politique fondée sur les principes d’émancipation, de solidarité et d’égalité. C’est un sujet sur lequel des progrès ont été réalisés, mais où il reste encore beaucoup à faire. Pourtant, cette quête d’égalité n’est pas simple. La politisation très forte du thème montre aussi des instrumentalisations pour stigmatiser certaines populations en raison de leurs origines, de leur soi-disant culture ou religion. 

L’égalité de genre pour stigmatiser les musulmans

La question de l’égalité de genre est souvent détournée pour alimenter des discours discriminatoires, notamment envers nos concitoyen·nes musulman·nes. Régulièrement, des polémiques éclatent dans le débat public sur la question des tenues des femmes musulmanes (voile, burkini, abaya). Au nom de l’émancipation des femmes, il faudrait dévoiler les femmes musulmanes. La laïcité est alors invoquée pour mettre en doute la compatibilité de l’islam avec la République. 

De la même façon, la figure de l’homme arabe est omniprésente dans les débats sur les violences sexuelles et sexistes. Cela crée une illusion d’opposition entre les luttes féministes, reprises à leur compte par des groupes transphobes et homophobes d’extrême-droite, et les luttes anti-discriminations ou décoloniales. L’historien Todd Shepard a montré comment, dans les années 1970, l’extrême-droite a instrumentalisé les faits divers de violences sexuelles pour désigner les hommes issus de l’immigration maghrébine comme des personnes dangereuses pour les femmes françaises. Face à cette instrumentalisation, les féministes ont alors abandonné l’antiracisme au profit de la cause des femmes et de la lutte contre les violences sexistes et sexuelles. Cet exemple montre bien comment des manipulations du débat public créent des divisions artificielles. 

Cette instrumentalisation des luttes pour l’égalité de genre sert ainsi à détourner l’attention d’enjeux et à opposer des groupes qui devraient au contraire se soutenir mutuellement.

Identités sexuelles et Islam en Europe

Le rôle des identités sexuelles dans les débats en Europe sur l’islam et les musulmans est également crucial. On oppose souvent la tolérance à l’égard des minorités sexuelles à la supposée intolérance des populations immigrées et/ou musulmanes. Aux Pays-Bas, par exemple, l’extrême-droite a fait de ce thème un élément central pour définir la « vraie » tradition politique nationale, un phénomène que l’on appelle l’homonationalisme. Cela signifie que les droits des minorités sexuelles sont utilisés comme un outil pour discriminer les populations musulmanes, créant ainsi une fausse dichotomie entre droits des LGBTQ+ et inclusion des immigrés.

La réaction contre le « wokisme »

Lorsque l’on s’engage dans la défense du droit et de l’égalité femmes-hommes ou des minorités LGBTQ+, une réaction très virulente émerge souvent au nom de la lutte contre le « wokisme ». Pour lutter contre le « wokisme », on s’en prend à ceux qui appellent à lutter contre les discriminations de genre et LGBTQ+. Les accusations conservatrices contre le féminisme ou les « lobbies gays », ainsi que contre les transitions de genre, traduisent une transphobie latente. De plus, les mouvements féministes qui dénoncent les inégalités de genre et les violences sexistes et sexuelles sont également visés. La catégorie de « woke » devient un épouvantail, un slogan politique qui sert à jeter le discrédit sur toute critique sociale et politique, notamment de la part de la jeunesse, accusée de s’éloigner des valeurs universalistes.

Il existe pourtant beaucoup de raisons de porter la question de l’égalité des genres et des discriminations à l’égard des minorités sexuelles haut dans l’agenda politique et le débat public. En France, par exemple, d’après l’Insee et les données du ministère de la justice, seuls 0,6% des viols ou tentatives de viols ont été condamnés en 2020. Seules 9% des victimes portent plainte, plus de la moitié de ces plaintes sont classées sans suite, et 10% débouchent sur des condamnations (sources données dans Médiapart). Ces chiffres montrent à quel point il est crucial de continuer à lutter pour la justice. De plus, le rapport SOS Homophobie 2023 souligne les discriminations anti-LGBTQ+ persistantes. Par ailleurs, bien que la PMA soit entrée dans la loi, il reste des problématiques d’accès effectif. Enfin, la constitutionnalisation de l’IVG, bien que positive, soulève des questions sur l’accès réel à cette procédure.

Vers une démocratie inclusive

Alors, comment sortir de ces contradictions pour démontrer l’importance de lutter contre les discriminations et pour l’égalité de toutes et de tous? La démocratie ne se saucissonne pas. Jouer l’égalité des uns contre celle des autres est le pire des scénarios. Nous devons comprendre que les luttes pour l’égalité de genre, les droits des minorités sexuelles, et contre les discriminations racistes sont intrinsèquement liées. Une démocratie véritablement inclusive ne peut exister que si nous reconnaissons et combattons toutes les formes d’injustice et d’inégalité. En défendant l’égalité de toutes et de tous, nous renforçons les fondements mêmes de notre société démocratique.