Après les attentats de 2015, la France a traversé une période de profondes tensions. Les discours se sont enflammés et une fracture s’est installée au cœur de la société. « Expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser ». Ces propos de Manuel Valls, alors Premier ministre, ont accentué une rupture entre différents groupes de la société, notamment en pointant du doigt les chercheurs et en stigmatisant les musulmans. Le débat public s’est transformé en un terrain miné où il est devenu difficile d’aborder sereinement et rationnellement les questions d’immigration et d’islam. Les sciences sociales, qui devraient éclairer ces débats, ont été réduites à des opinions parmi d’autres, perdant ainsi leur statut d’autorité et de référence, y compris au yeux des plus hautes instances de l’État.
Le nativisme : une conception forte de l’identité nationale
Le nativisme, cette idéologie prônant une identité nationale forte et exclusive, projette une illusion de lien social. Cette vision met en avant ce qui divise mais pas ce qui unit. En insistant sur les différences, ces discours finissent par créer la division qu’ils prétendent seulement décrire. Par exemple, en dénonçant constamment une supposée menace de certains groupes, on les pousse à se sentir exclus et à se séparer davantage de la société. Ce phénomène n’est pas une fatalité, mais il a des effets réels et destructeurs sur le tissu social.
Dans ce climat tendu, toute critique des injustices sociales est souvent rejetée comme idéologique ou « antiwoke ». Celles et ceux qui dénoncent les discriminations sont décrédibilisés. Dans ses dernières recommandations pour lutter contre les discriminations, le Défenseur des droits souligne, par exemple, que trop peu d’agent·es dénonçant des discriminations bénéficient de la protection fonctionnelle. Cette situation révèle une ségrégation insidieuse, une forme réelle de séparatisme qui fragilise notre société. Le nativisme alimente cette dynamique en instaurant des citoyens de seconde zone, dont les voix sont systématiquement marginalisées.
Des citoyens moins égaux que d’autres
L’idéologie nativiste nourrit l’idée que certain·es citoyen·nes, en raison de leurs origines, sont moins égaux·les que d’autres. Ils voient ainsi leur droit à la parole limité. Leurs critiques, pourtant souvent justifiées, sont effacées ou dénigrées. Prenons l’exemple des familles de victimes de violences policières dans les quartiers populaires. Elles ne sont pas prises au sérieux, parfois même harcelées, comme le comité « Justice et vérité pour Adama » porté par Assa Traoré.
On sait pourtant que des représentations publiques positives d’une population peuvent renforcer le lien social. Les réfugiés chiliens des années 1970 en sont un bon exemple. Accueillis avec bienveillance, ils ont été intégrés dans la société grâce à un soutien associatif et des appels à la solidarité venus de tous les horizons politiques. Ou encore avec les réfugiés vietnamiens, là où des appels de gauche, par Jean-Paul Sartre, comme de droite, par Raymond Aron, à recueillir les boats people se sont fait entendre sans hésitation.
Sur quelles bases refaire société ?
Il faut d’abord être sincère dans l’utilisation des outils publics. Le « grand débat national » avait pour but de rapprocher les citoyens du président, mais l’absence d’écoute réelle a déçu beaucoup de participants. Les « cahiers de doléances » issus de ce débat ne sont même pas accessibles librement. Il est impératif de ne plus instrumentaliser la démocratie pour masquer les problèmes réels.
La culture démocratique repose sur l’acceptation du désaccord. Imposer un choix binaire, pour ou contre, empêche une discussion réelle sur le lien social. La mobilisation massive contre la réforme des retraites, conclue par un recours au 49.3, montre un refus du dialogue et du désaccord, alimentant ainsi le ressentiment.
Les revendications des mouvements sociaux méritent une réponse politique. Être entendu est essentiel à la démocratie.
Il est aussi crucial de multiplier les espaces de rencontre et de création de liens sociaux, où le vivre ensemble peut être expérimenté. L’entreprise est, par exemple, un lieu où des individus de différents horizons doivent coopérer. Ces espaces permettent de découvrir les similarités au sein des différences.
Il est important enfin que le débat public s’approprie les catégories et les réalités vécues dans ces espaces de vivre ensemble. Les discussions doivent évoluer pour répondre aux besoins exprimés par la société. Cela passe par une valorisation et un soutien des initiatives locales qui favorisent le dialogue et l’inclusion.
Conclusion
En somme, pour affronter le nativisme et préserver la coexistence pacifique, il est essentiel de repenser notre approche de la démocratie. Il faut valoriser le dialogue, accepter le désaccord, et soutenir les initiatives qui renforcent le lien social. Seule une démarche sincère et inclusive permettra de surmonter les divisions actuelles et de bâtir une société plus juste et unie.