Pourquoi la lutte contre les discriminations ne s’impose-t-elle pas dans le débat public ?

n.f. Fait de distinguer et de traiter différemment (le plus souvent plus mal) quelqu’un ou un groupe par rapport au reste de la collectivité ou par rapport à une autre personne. (Larousse)

Il a fallu assez longtemps pour que la question des discriminations entre dans les débats français sur l’intégration et l’immigration. Plusieurs raisons expliquent ce retard pris sur d’autres problématiques en France mais aussi par rapport à d’autres pays européens.

L’universalisme voit-il les discriminations ?

La première est qu’il a paru difficile de reconnaître que l’universalisme hérité de 1789 puisse coexister dans la société française avec des discriminations « raciales » – c’est-à-dire racistes. En vertu du principe d’universalisme attaché à la citoyenneté à la française (qui consiste à ne pas faire de différence entre les citoyens considérés comme des individus abstraits), tout traitement différenciant basé sur la « race » perçue ou sur l’« ethnicité » a semblé étranger à l’ordre républicain1. Cela a longtemps été un argument pour refuser de mettre le sujet à l’agenda.

Une autre raison, connexe, concerne la difficulté de mesurer objectivement les discriminations en l’absence de statistiques fondées sur les catégories à partir desquelles les personnes sont assimilées à des stéréotypes (racistes, xénophobes, antisémites, sexistes, homophobes, etc.) et éventuellement discriminées2. C’est la question épineuse des statistiques dites « ethniques », refusées dans la statistique publique au motif qu’elles cèderaient à une logique « communautariste » de comptage et de catégorisation des populations.

Inflexions

Ce retard de la question des discriminations est rendu visible par Ngram-Viewer. En comparant avec le mot « communautarisme », on voit qu’il a fallu presque dix ans de plus aux discriminations pour émerger dans le débat. Certes, les associations antiracistes s’étaient déjà emparées du sujet avant cela, dès les années 1990. Elles avaient notamment développé la technique du « testing » dans le but de montrer que les populations issues de l’immigration avaient moins de chances que les autres de trouver un logement, un travail, un stage voire d’être admises en boîte de nuit. Mais le succès de ces campagnes est resté très relatif.

Une inflexion importante intervient en 1997. Elle est le fruit d’une double évolution, au niveau européen et au niveau national. L’aboutissement de négociations à l’échelle européenne conduit à la rédaction d’un article sur les discriminations dans le traité d’Amsterdam sur l’Union européenne de 1997, bientôt suivi par deux directives et un programme d’action3. En France, une réflexion publique est conduite notamment par le Conseil d’État qui en livre les résultats dans son important rapport annuel de 1996, paru en 19974, alors qu’un changement de majorité à l’Assemblée nationale a lieu la même année, après la dissolution décidée par Jacques Chirac et le début de la « troisième cohabitation » (1997-2002).

Une courte parenthèse

Pendant ces quelques années, le thème de la lutte contre les discriminations s’impose. Le nouveau gouvernement en fait le fer de lance de sa politique d’intégration. Des lois sont votées. Cela donne à la notion d’« intégration » un nouveau contenu. On reconnaît que ce n’est pas le défaut d’« intégration » des populations issues de l’immigration mais les discriminations dont elles sont l’objet qui érodent le contrat républicain.

La place de ces populations n’est plus décrite en termes de distance culturelle et de « communautarisme » mais de contribution positive à la culture nationale. Cette parenthèse se referme toutefois à partir de 2002. L’agenda d’une politique antidiscriminatoire donne tout de même lieu à la création en 2004 d’une autorité administrative indépendante (la Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité, la Halde) finalement fondue en 2011 dans l’institution plus généraliste du Défenseur des droits.

Mais désormais articulé au débat sur la laïcité, l’agenda antidiscriminatoire trouve rapidement ses limites. Il permet certes de mettre en lumière les contradictions qu’il y a à considérer le port du voile par les usagers des services publics comme une infraction à la laïcité. En 2006, la Halde confirme par exemple que le refus de laisser participer des femmes voilées aux cérémonies de remise du décret de naturalisation constitue une discrimination5. Mais le débat public est plus sensible au « communautarisme » qu’à la lutte contre les discriminations. Si les Renseignements généraux soulignent sur le moment que les discriminations sont la source des « émeutes » de 20056, ce constat contredit l’analyse qu’en font à l’époque le ministre de l’Intérieur et les médias, et il peine à être audible.

Visibles/invisibles

La réalité des discriminations est pourtant importante en France. La conception française de l’égalité des droits (et non de l’égalité des chances ou des moyens) ne protège pas les enfants de l’immigration des inégalités de traitement fondées sur leurs origines, la couleur de leur peau ou leur religion. L’enquête « Trajectoires et Origines » conduite en 2008 par l’INED et de l’INSEE (et reconduite en 2019-2020) le documente très précisément7. Elle montre par exemple que 47% des personnes originaires d’un DOM disent avoir été victime de racisme (et 36% disent s’y sentir exposés). Le chiffre monte à 53% pour leurs enfants. Les enfants des immigrés rendent compte de la même expérience du racisme plus marquée que celle de leurs parents.

La difficulté que le thème des discriminations rencontre en France pour s’imposer est sans doute moins liée à l’idéologie universaliste de la citoyenneté française qu’au fait que ce thème s’accommode mal d’un discours basé sur la lutte contre le « communautarisme » ou le « séparatisme ». Communautarisme et discriminations sont deux lectures de la réalité qui ne peuvent pas se concilier car elles recourent à deux logiques diamétralement opposées : le rejet de la société par les groupes minoritaires, dans le cas du communautarisme ; le rejet des groupes minoritaires par la société, dans le cas de la discrimination.

Le coût de la polémique antiwoke

La réalité est, on le sait, plus complexe mais aucune autre perspective n’a su, jusqu’à présent, ébranler la force rhétorique de l’explication par le communautarisme dans le discours politique et les médias. Le résultat est que « communautarisme » masque la réalité des discriminations au regard du public.

Enfin, depuis les attentats de 2015 et surtout celui contre Samuel Paty en 2020, un nouveau récit public, promu au plus haut niveau de l’État et soutenu par des courants tels que le Printemps Républicain, a fini par s’imposer. Il a fait complètement disparaître la lutte contre les discriminations de l’agenda public.

Ce nouveau récit condamne la lutte contre les discriminations au motif que cela répondrait à des revendications de groupes qui, reconnus en tant que tels, conduiraient à la fragmentation de la société française. Au nom de ce qui est désormais qualifié d’anti-wokisme ou de lutte contre « l’islamo-gauchisme », l’antiracisme est devenu suspect d’être un prétexte pour mieux faciliter le « communautarisme ». Cela ne fait pas disparaître les discriminations racistes mais cela invisibilise cette problématique en en faisant un sujet trop clivant pour être traité par les autorités.

Notes

1 De Rudder, Véronique et al. L’inégalité raciste. L’universalité républicaine à l’épreuve. Paris, Presses universitaires de France, 2000.

2 Simon, Patrick. « La question des statistiques ethniques en France », Marie Poinsot éd., Migrations et mutations de la société française. L’état des savoirs. La Découverte, 2014, pp. 297-306.

3 Geddes, Andrew et Guiraudon, Virginie. « Britain, France, and EU Anti-Discrimination Policy: The Emergence of an EU Policy Paradigm », West European Politics, 1 mars 2004, vol. 27, no 2, p. 334‑353.

4 Conseil d’État, Sur le principe d’égalité, rapport 1996. Paris, La documentation française, 1997.

5 Hajjat, Abdellali. Les frontières de l’« identité nationale ». L’injonction à l’assimilation en France métropolitaine et coloniale. La Découverte, 2012.

6 Le Monde. « Selon les RG, les émeutes n’étaient pas le fait de bandes organisées », 7 décembre 2005.

7 Beauchemin, Cris, Hamel, Christelle et Simon Patrick (dir.), Trajectoires et origines. Enquête sur la diversité des populations en France. Paris, Ined éditions, 2016.